19 mars 2021 Écologie, féminisme, décolonisation : des pensées et des luttes communes Tribune

19 mars 2021 Écologie, féminisme, décolonisation : des pensées et des luttes communes Tribune

En réponse à la catastrophe écologique, selon les auteurs de ce forum, la pensée écologique diverse est l’outil pour se libérer de multiples dominances qui ont les mêmes racines.

Baptiste Lanaspeze et Marin Schaffner sont les éditeurs du livre Pensées de l’écologie: un manuel de poche (Wildproject, 5 mars 2021).

Il est devenu courant d’affirmer que la reconfiguration écologique de nos sociétés est un défi du siècle, que le patriarcat est un problème social et culturel profond et que la République française regorge d’absurdités coloniales. Il y a dix ans, ces idées ont été écartées et condamnées au mépris ou à l’ostracisme.

Cependant, plus de cinquante ans se sont écoulés depuis que les auteurs ont fait ce triple constat critique. À notre avis, ces multiples œuvres qui tentent de recréer le monde au-delà de la division moderne entre nature et culture constituent le corpus de ce que nous appelons les «pensées écologiques».

La révolution écologique en cours

La révolution écologique en cours

À bien des égards, l’écologie rend une recomposition de nos connaissances et de nos pratiques aussi étendue et importante qu’elle aurait pu l’être à d’autres périodes de la Renaissance ou des Lumières [1]. Certains auteurs, se référant aux Lumières anglaises, ont pu parler de l’écologie d’un «Enlivenment» (pensées qui reviennent à la vie et pensent que la vie trouve une nouvelle place).

Historiquement, le dualisme entre l’humanité et la nature a donné une justification et une légitimité au projet industriel «civilisateur». En critiquant et en surmontant ce dualisme, la pensée écologique n’est donc pas seulement un courant de pensée nouveau et stimulant, elle est aussi un élément de réponse à la crise écologique: nous avons besoin de nouveaux outils et outils pour mettre fin au désastre. [2].

A la fin du XXe siècle, elle apparaît comme une science des «conditions de relations et d’existence», puis au XXe. Reconnue comme une branche autonome de la biologie au tournant du siècle, l’écologie est devenue un mouvement social, politique et philosophique à partir des années 1960. ., a bientôt touché toutes les sciences humaines et sociales. Au début des années 2000, l’ethnographe australienne Deborah Bird Rose a proposé de parler d ‘«humanités écologiques» [3] pour nommer ces réflexions qui nous invitent à décentraliser et situer nos relations avec le monde au carrefour de nombreuses disciplines. nos connaissances.

En réponse à la crise écologique, la pensée écologique est donc un outil pour promouvoir simultanément la vie des écosystèmes, la justice des sociétés humaines et la santé de notre raison.

Complémentarité des luttes : l’unité dans la diversité

Complémentarité des luttes : l’unité dans la diversité

À partir de ces réflexions écologiques, on peut lire sous un autre jour le renouveau continu des trois principaux mouvements, à la fois théoriques et militants: y compris le mouvement écologique, le mouvement féministe et les mouvements décoloniaux. Années 1970.

En fait, si de nombreux militants s’accordent sur l’importance de lier ces luttes complémentaires, l’unité de ces trois enjeux est rarement mise en évidence. Cependant, la violence écologique, la violence coloniale et la violence contre les femmes ont une origine commune: le monde capitaliste globalisé s’est construit au prix de la domination systématique des êtres vivants, des femmes et des peuples autochtones.

La destruction rapide de la vie sur Terre (souvent euphémisée comme «réchauffement climatique» ou «anthropocène») est le principal phénomène de notre temps. L’épuisement des «ressources naturelles» – désormais un projet d’extraction prôné par les multinationales et les États-nations – est basé sur l’exploitation croissante de tous les êtres vivants. Or, selon la notion de l’historien camerounais Achille Mbembe, l’un des symboles historiques de cette «administration de la mort» (ou «nécropolitique») est la plantation coloniale: ce lieu de monoculture intensive, non alimentaire, créé et visant à maximiser les profits. basé sur le travail d’esclaves non blancs.

Interroger l’État-nation contre les plurivers

Interroger l’État-nation contre les plurivers

Mettant fin à l’approche scientifique et mécaniste au profit d’une vision organique et relationnelle de la vie [4], la pensée écologique bouleverse le cosmos et la société moderne et fournit une base renouvelée à toutes nos luttes.

Pour de nombreux penseurs décoloniaux, comme le romancier indien Amitav Ghosh dans son essai The Great Disturbance (2021), l’État-nation est incapable de répondre à la crise climatique: pas seulement «parce que sa nature même recherche un groupe particulier». les gens »- et non les humains ou les êtres vivants en général – mais parce que sa genèse impérialiste est inséparable du monde qui détruit la vie sur Terre aujourd’hui.

La militante et chercheuse indienne Vandana Shiva, pour sa part, a passé des décennies à s’éloigner des «monocultures de l’esprit» qui détruisent la diversité biologique et les alternatives au capitalisme. La fin du monde impérialiste, patriarcal et industriel peut être vue comme l’aube du pluriversalisme: la prolifération des mondes, unis dans leur diversité.

Dans la mesure où elles ont historiquement été mêlées aux luttes féministes et décoloniales, la pensée écologique forme une critique radicale de l’État-nation moderne et de son monde, qui, à son tour, appellent à une profonde transformation écologique et sociale.

[1] On peut citer en particulier l’anthropologue Philippe Descola, qui affirmait récemment: «Il semble que l’enjeu central de ce siècle soit de trouver des modes de vie locaux dans le monde et leur articulation, qui se fédéreraient sans destruction. Particularités. Une sorte de fédéralisme local. Sa mise en œuvre nécessite beaucoup d’efforts conceptuels, de la même ampleur que, par exemple, celui des penseurs des Lumières du XVIIIe siècle ou du socialisme du XIXe siècle. “(Pourquoi la ZAD recompose les munds) en Un Sol commun: Lutte, Habiter, Think, Marin Schaffner (arg.), Wildproject, 2019).

[2] Selon de nombreux auteurs sur l’écologie, nous entendons «modernité»: «le domaine culturel marqué par deux idées nouvelles, le mécanisme et la domination et la domination de la nature» (Carolyn Merchant, La Mort de la nature, 1980) – avec colonisation en Europe occidentale, le champ culturel est apparu avec la «révolution scientifique» et la Réforme protestante.

[3] Deborah Bird Rose, Vers les humanités écologiques, Wildproject, 2019.

[4] En plus des notions d ‘«écosystèmes», de «relations constitutives» et d’ «interdépendances», l’écologie scientifique a irrigué toutes les humanités écologiques avec la notion de «symbiose». Comme l’a montré la biologiste américaine Lynn Margulis, l’évolution de la vie sur Terre, des bactéries les plus anciennes aux mammifères, s’est principalement faite par symbiose successive, et non par compétition constante entre les individus. Voir notamment Lynn Margulis et Dorion Sagan, L’Univers bacterel, Points, 2002 (1987).

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