Pascal Canfin : « L’écologie simpliste, ça ne marche pas »

Pascal Canfin : « L’écologie simpliste, ça ne marche pas »

La Croix L’Hebdo: Dans quelques jours, le 22 avril, un sommet international dirigé par Joe Biden marquera le retour des États-Unis à la diplomatie climatique, après quatre ans de rupture Trumpiste. Quel peut être l’impact d’une telle rencontre?

Pascal Canfin: Joe Biden a déjà annoncé que son pays revenait à l’Accord de Paris, mais cela seul ne change rien. Ce qui compte, c’est la feuille de route des Américains pour 2030. En d’autres termes: à quelle réduction d’émissions de CO2 s’engagent-ils? Ce chiffre clé sera annoncé lors du sommet. C’est important: à partir de là, les politiques publiques agissent, nous agissons concrètement. L’Union européenne s’est engagée à réduire ses émissions d’au moins 55% d’ici 2030.

Les planètes semblent donc bien alignées …

P. C.: Plus que jamais. C’est la première fois qu’avec la neutralité carbone en 2050, l’Europe et les États-Unis ont le même objectif climatique à long terme. Dans ce contexte, l’enjeu est de définir ce que peuvent faire ensemble nos deux puissances, qui représentent 40% du PIB mondial. Voir l’exemple des normes CO2 pour les véhicules. Des deux côtés de l’Atlantique, nous nous dirigeons vers le développement massif des voitures électriques. Alors, pouvons-nous imaginer faire cela ensemble, établir un cadre réglementaire commun? Imaginez l’avantage pour nos constructeurs! Et on peut refuser cette approche: dans les énergies renouvelables, l’écologisation du système financier, la rénovation des bâtiments, etc.

Quel impact cette dynamique peut-elle avoir sur le reste du monde?

P. C: C’est très important. Car tous les investissements que nous ferons dans les technologies vertes (hydrogène, stockage d’énergie, etc.) permettront de réduire les coûts avec lesquels d’autres pays pourront bénéficier de leur propre «décarbonisation». Aujourd’hui, le problème n’est pas le manque d’innovation – nous maîtrisons déjà les technologies de transition et c’est une très bonne nouvelle – c’est le coût élevé.

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Qu’en est-il du rôle de la Chine, le plus grand émetteur du monde aujourd’hui?

P. C: Soyons clairs: les tensions avec la Chine – sur le commerce, le numérique, les droits de l’homme… – vont s’intensifier. C’est le corollaire de sa montée en puissance: la Chine devient la principale puissance mondiale et est l’une des pires dictatures de la planète. Ni les États-Unis ni l’Europe n’ont intérêt à ce que le monde soit gouverné par un pays dont le système de valeurs est en contradiction avec le nôtre. Cependant, la vision stratégique que j’ai, comme John Kerry et d’autres, est que le climat doit rester un espace de coopération. La tonne de CO2 n’appartient à personne et l’impact des émissions est global.

Cela semble être le cas depuis l’Accord de Paris de 2015, n’est-ce pas?

Q. C: Il y a eu un point d’inflexion à l’automne 2014. Barack Obama et Xi Jinping ont alors décidé de coopérer avec le climat, malgré leurs différences, car c’est un bien commun pour l’humanité. Cette approche a abouti à l’Accord de Paris. Et cela est resté à l’ère Trump – les Chinois en ont même profité pour affirmer leur leadership, face à un retrait des États-Unis. Avec le retour du leadership américain, les cartes sont mélangées. Que vont faire les Chinois? L’activité 2014 sera-t-elle renouvelée? Le sommet du 22 avril sera instructif.

Pendant un certain temps, au ministère français de l’Écologie, vous avez choisi le niveau européen pour agir. Pour quelles raisons?

P. C: C’est le meilleur niveau pour avoir un impact: la politique agricole commune est européenne, les normes automobiles sont européennes, les règles des marchés financiers et bancaires sont les mêmes. L’Europe est également le deuxième marché mondial, derrière la Chine. L’impact dépasse donc vos frontières: êtes-vous un fabricant de jouets indien et souhaitez-vous vendre dans l’UE? Vous devez vous conformer à la directive Reach sur les produits chimiques. C’est l ‘«effet Bruxelles». Nous vivons également un moment décisif, car pour la première fois les conditions d’une transformation systémique sont réunies.

Pouvez-vous être plus précis?

P. C: Nous avons maintenant deux leviers décisifs: le levier technologique, comme je l’ai mentionné; et le levier culturel. La population européenne est beaucoup plus sensible aux impératifs écologiques, la norme sociale change, les tendances du marché changent. Que manque-t-il? Changer les règles politiques, les cadres réglementaires, pour rendre ce changement systémique possible.

C’est exactement ce que nous faisons avec l’Accord vert. Peu de gens s’en rendent compte, mais nous allons changer plus de 50 lois européennes d’ici l’été 2022! Sur des thèmes qui sont au centre de nos vies: la voiture, le droit de réparer des objets, les espaces protégés, pour ne citer que quelques exemples. À l’échelle continentale, l’Accord vert est le plan de transition écologique le plus réussi au monde.

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Et vous êtes, en tant que président de la commission de l’environnement, dans une position stratégique pour vous donner de la substance …

P. C: Oui, car la grande majorité de ces 50 textes passent par mon comité, dont il est de la responsabilité. Par ailleurs, Renew (le groupe centriste du Parlement européen, ndlr), auquel j’appartiens, est au centre des différentes majorités – et la délégation française de députés y est la plus importante. En bref, lorsque vous combinez tous ces éléments, il devient presque impossible qu’une réforme se produise sans que nous participions au compromis. Et en tant que président du comité de l’environnement, je suis dans la tour de vol, d’une certaine manière. Cela m’a permis, par exemple, de négocier le volet «vert» du plan de relance européen: sur les 750 milliards d’euros mis sur la table, 37% iront vers la transition écologique, 0% pour ce qui pourrait lui être néfaste.

Seuls les textes de l’Accord vert sont encore loin d’être votés … La bataille ne fait que commencer, avec des lobbies qui se cachent. Comment éviter de s’effilocher?

P. C: C’est une bataille, bien sûr. Mais nous menons. Prenez des pesticides. Pour la première fois, l’Europe s’est fixé comme objectif de réduire ces substances de 50% d’ici 2030. Devant nous, le lobby de l’agrochimie est très puissant – en Allemagne, je me souviens qu ‘«il y a Bayer, qui a racheté Monsanto et BASF. Ce lobby fait tout pour diluer le but et se retrouver dans un tiroir. Alors, oui, c’est une bataille.

P. C: Tout d’abord, nous avons besoin de politiques qui fonctionnent. De nombreux politiciens n’assument pas leurs responsabilités, présentant un amendement écologique moins cher qui leur a été glissé sur eux et qu’ils ont à peine lu …

Il faut donc se construire un deuxième avis technique, être armé contre les lobbies. Au cours de mon premier mandat en tant que membre du Parlement européen, il y a dix ans, j’en ai fait l’expérience au sein de la commission des affaires économiques. Quand, au nom des Verts, j’ai voulu commencer à réguler les finances, j’ai vu arriver tout le lobby bancaire: telle ou telle mesure «n’était pas faisable», une autre «allait faire couler le secteur» … J’ai alors encouragé le création de l’ONG Finance Watch afin que les élus puissent avoir une expérience des problématiques ultra-technologiques. Sur les questions écologiques, les ONG font très bien ce travail. Des organisations comme le WWF, France Nature Environnement ou encore Transport et Environnement sont capables d’être extrêmement sophistiquées.

L’autre clé est de construire des alliances avec des forces progressistes, en plus de la très importante mobilisation des jeunes et des ONG.

P. C.: Les entreprises qui veulent avancer dans la transition écologique, parce qu’elles y ont suffisamment investi, et dans la sphère politique. Aujourd’hui, le cœur politique de la Commission von der Leyen, moteur de l’accord vert, va des Verts au centre-droit. Un exemple ? En établissant une alliance «pour une reprise verte» – avec des élus, des syndicats, des grands patrons – nous combattons les conservateurs qui espéraient profiter de la crise sanitaire pour bloquer les progrès climatiques. Lorsque vous parvenez à les nouer, c’est imparable.

En France, de nombreux écologistes vous critiquent pour cette fusion avec de grandes entreprises privées.

P. C: Ce n’est pas très surprenant, car le clivage public / privé a façonné les forces progressistes au XXe siècle. Mais c’est une division dépassée et totalement inefficace pour la transition écologique. Les plus gros pollueurs sont les entreprises publiques: Gazprom, Saudi Aramco (la société saoudienne d’hydrocarbures, ndlr), les entreprises chinoises. Et, comme ils ne sont pas répertoriés, il n’y a pas de transparence.

C’est ce que je dis à Jean-Luc Mélenchon: c’est un modèle parfait pour vous, 100% public. Et boum! Ce sont les plus gros pollueurs du monde! L’idée que le public est bon, le privé est mauvais, c’est absurde; ainsi que l’idée inverse ailleurs. Nous devons sortir de cette grille de lecture. Mais les verts français traversent des moments difficiles. Avec les verts allemands, ce n’est même pas un sujet. Ils prétendent bâtir une économie sociale de marché verte. C’est le grand défi de notre temps.

L’écologie politique française s’est construite sur une culture de la confrontation, prônant une approche radicale. Ce radicalisme n’est-il pas nécessaire?

P. C: Oui, bien sûr, il faut être radical. Et je suis. Tant dans les objectifs que dans la méthode, la construction d’un consensus est beaucoup plus radicale que d’être dans la posture. Pourquoi pensez-vous que nous n’avons pas progressé comme nous le devrions dans trois domaines absolument essentiels de la transition: le logement, l’agriculture et le transport routier? Et quels que soient les ministres – verts, socialistes, centristes ou de droite … Pour une raison simple: personne n’a pu construire les conditions de cette transformation, dans la construction du «comment». Notre société est complexe, les gens sont complexes, ils sont pris dans des contradictions, des restrictions matérielles. L’écologie simpliste ne fonctionne pas.

Et comment faites-vous cela, à votre avis?

P. C: Définir clairement le parcours et négocier les modalités pour l’atteindre avec les acteurs impliqués. Prenons l’exemple des agriculteurs. Ils n’utilisent pas le glyphosate pour s’amuser; des alternatives doivent être développées à grande échelle, ce qui prend nécessairement un peu de temps. Nous avons fait 50 p. 100 du chemin, mais il était matériellement impossible de tout faire en trois ans. Pour le renouvellement thermique c’est la même chose: il faut négocier avec les banquiers, les promoteurs, les collectivités territoriales, les artisans, les sociétés d’énergie, les propriétaires, les locataires (1) …

Des slogans simplistes, tels que « Nous allons quitter le nucléaire en 2030 », le « a, nous devons » ne fonctionnent pas. Soit les gens se rebellent, soit rien ne se passe. Vous le savez quand vous vous intéressez à la vraie vie. Je ne suis pas née dans de beaux quartiers, je connais les difficultés sociales – ma mère travaillait à 14 ans parce qu’elle devait rapporter de l’argent à la maison. C’est pourquoi je suis un réformateur radical. En fait, c’est la seule option dans une démocratie. Sinon, dites-moi comment faites-vous, concrètement?

Certains défendent une dictature verte …

P. C.: Je rappelle qu’au XXe siècle, dans le débat entre radicalisme et réformisme sur les inégalités, la transformation du capitalisme, l’option radicale a donné naissance à des dictatures communistes.

Vous vous décrivez comme un réformateur radical, mais lorsque vous avez rejoint la macronie, n’avez-vous pas choisi les «petits pas» dénoncés par Nicolas Hulot lors de sa démission du gouvernement en septembre 2018?

P. C: Nicolas Hulot est arrivé très tôt, à mon avis. Car depuis le début du quinquennat, Emmanuel Macron a réalisé d’importants progrès en écologie. Macron, je sais d’où il vient: en 2012, la première fois que je l’ai rencontré – j’étais au gouvernement et il était secrétaire général adjoint d’Eliseu – c’est un industriel classique, il est pro gaz de schiste, pro mines, pro diesel . Il essaie même de me convaincre qu’il serait bon de développer le gaz de schiste en France!

Mais nous ne sommes plus dans ce contexte. Il n’est plus le même Macron. Aujourd’hui, sous sa direction, nous arrêtons Notre-Dame-des-Landes, Europacity, Montagne d’or. Chaque année accélère votre transition personnelle dans ces domaines.

Cependant, outre l’arrêt de ces projets, leur historique reste très bas. Le projet de loi sur le climat, actuellement en cours d’analyse, est bien loin des propositions des citoyens.

P. C: Il a une histoire, mais il y a encore du chemin à parcourir. Macron est le premier président post-accord à Paris, il doit porter ces vêtements. Je lui ai dit: «Vous devez être le premier président de la transition écologique. Personne n’a jamais fait ça. Macron, je le sais, est fondamentalement convaincu, mais il se heurte à des obstacles politiques. Il n’a pas encore fait sa nouvelle synthèse idéologique, celle d’une écologie gouvernementale. Comme de Gaulle après la guerre, qui a construit l’État-providence par la négociation collective et les règles du jeu publiques, Macron doit faire face à la transition. Aujourd’hui, aucun parti n’a le monopole, et c’est une bonne chose.

Mais comment voyez-vous le projet de loi sur le climat?

P. C: Certaines mesures sont structurelles, comme l’alignement de la politique agricole sur les objectifs climatiques et la protection de la biodiversité. Mais certaines mesures sont parfois en deçà des propositions des citoyens. Pas par manque d’ambition, mais parce que les conditions de succès de telle ou telle réforme n’existent pas.

Au lieu de deux heures et demie d’avion, pourquoi ne pas opter pour les voyages de quatre heures? Simplement parce que nous n’avons pas de train! La SNCF est incapable, à ce stade, d’absorber cette part de clients sans investir davantage, ce qui prend du temps. Je dois avouer que je suis exaspéré par la simplicité de certaines propositions.

Lorsque vous êtes écologiste et que vous quittez le WWF pour rejoindre La République en Marche, ne perdez-vous pas votre crédibilité?

P. C.: Non, je suis très à l’aise avec ce choix. J’ai un mandat européen et ici la culture du compromis prévaut, il n’y aurait pas d’Europe sans lui. Quant à la «pureté» en politique, je n’ai pas de surmoi marxiste. Dans ma famille, la culture politique était assez complexe: mon père était communiste, ma mère était catholique. Il y a eu de grands débats à la maison … Depuis, je déteste l’extrémisme de droite et de gauche, ainsi que le conservatisme irresponsable de la droite sur le front du climat. Je prétends être pour une écologie qui se transforme sans se fragmenter. Me voici au cœur du réacteur. Le matin, au réveil, ce qui m’émeut, c’est l’impact, le résultat.

Malgré les efforts, les données scientifiques sur le changement climatique sont alarmantes. Comment gardez-vous espoir?

P. C.: C’est précisément parce que ces données sont très inquiétantes que nous ne pouvons pas abandonner. Si des gens comme moi, tous partageant les mêmes idées, abandonnent, la bataille sera perdue. Et je ne me vois pas, dans trente ans, dire à mes enfants, c’est le monde que j’ai laissé pour vous et que je n’ai rien fait pour l’arrêter. C’est un moteur très puissant. Le pouvoir pour le pouvoir ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est de faire la différence.

Ses dates

Ses dates

1974. Né à Arras (Pas-de-Calais). A voir aussi : Pour une administration cantonale exemplaire en matière d'écologie.

1997. Chef de projet à la CFDT du Nord-Pas-de-Calais, Lille.

2009. Élu au Parlement européen, sur la liste Europe Ecologie.

2012. Ministre délégué au développement auprès de Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères, sous le gouvernement du socialiste Jean-Marc Ayrault.

2015. Lors de la COP21 à Paris, il a coprésidé la commission des financements climatiques innovants, créée par François Hollande.

2016-2019. Directeur général du WWF France.

2019. Élu au Parlement européen, sur la liste de la Renaissance (LREM). Il préside le comité de l’environnement, de la santé publique et de la sécurité alimentaire.

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Par Luc Boltanski et Ève Chiapello, Gallimard, 1999, 17,90 €

Une inspiration

«Ma première implication en politique, ce sont les clubs témoins, autour de réseaux déloristes. J’avais 20 ans, ça marque. Ceci pourrait vous intéresser : La Chine à la conquête de Mars. Aujourd’hui, je vois l’héritage de Delors, un excellent président de la Commission, capable de trouver des compromis qui ont fait avancer l’Europe à pas de géant. Il avait une vision, un projet, tout comme Ursula von der Leyen aujourd’hui. «