Science-fiction et SVOD : un mariage voué à l’échec ?

La science-fiction commence à se retrouver dans les catalogues de Netflix et d’Amazon Prime Video, les premières plateformes SVOD à investir massivement dans la production de séries originales. Cela ne va pas sans se poser une question: en tant que genre imaginaire par excellence, peut-on entendre la science-fiction au milieu d’algorithmes et de recommandations qui anticipent nos prochains «désirs»?

Rappelons le générique hypnotique de The Twilight Zone (CBS, 1959-1964) qui ouvrait les portes à «une autre dimension, une dimension solide, visuelle, intellectuelle, un univers où l’illusion et la réalité se confondent» (saisons 4 et 5, Illustr. 1). Rappelons aussi le générique de The Outer Limits (ABC, 1963-1965) qui nous expliquait en voix off que notre télévision n’était pas sous le coup de la faillite mais désormais «sous contrôle. La leur», et que nous allaient vivre le mystère pendant une heure de soumission totale du spectateur (Illust. 2). Dans les deux cas, le saut vers l’inconnu qui nous était promis reposait sur la «défamilisation cognitive [1]» et provoquait un «décalage de perspective pour que le spectateur bouge son regard et voit une autre image dans le même cadre [2]. « ] ».

Sur Netflix et Amazon Prime Video, l’horizon imminent des œuvres de science-fiction semble plus convenu. Certes, d’une autre vie (2019-) à Warrior Nun (2020-) à l’un, de The Man in the High Castle (2015-2019) à Tales from the Loop (2020-) à l’autre, en plus, il y a aussi de nombreuses tentatives pour créer des mondes distincts capables de vraiment nous transporter. Mais personne n’a jusqu’à présent acquis une connaissance critique et publique particulière. La question se pose de l’adéquation entre ces plateformes, qui dépendent d’anticiper nos attentes et d’énoncer une science-fiction aventureuse et innovante, qui sensibilise et nous pousse à revoir l’ordre des priorités. Si l’objectif premier de ces services numériques est de nous y conduire (et d’y rester le plus longtemps possible), n’est-il pas contradictoire d’attendre qu’ils nous emmènent «ailleurs»?

Aux yeux de Philip K. Dick, le monde fictif de la science « doit être distingué d’au moins une manière de ce qui nous est donné, et cette manière doit être suffisante pour permettre des événements qui ne peuvent avoir lieu dans notre société – ni en aucun société présente ou passée connue [3] ». L’auteur compare l’essence de la science-fiction à une« dislocation conceptuelle dans la société par laquelle une nouvelle société est produite dans l’esprit de l’auteur, couchée sur le papier, et à partir du papier produit. Choc convulsif dans l’esprit du lecteur, choc produit par une perturbation de la reconnaissance. Il sait qu’il ne lit pas un texte sur le monde réel [4]. « Puisque la pensée algorithmique des plates-formes est d’anticiper l’avenir, comment dans le monde leurs écrivains peuvent-ils produire de tels chocs convulsifs et affirmer que Dans une lumière qui mérite le plus belles heures de The Twilight Zone, il nous est enfin révélé que l’autre dimension que nous pensions projeter momentanément était, dans le Il est difficile, dans ces conditions, d’imaginer un monde fictif qui n’a pas l’air de déjà vu.

Tant que Netflix et Amazon travaillent pour former une «civilisation des poissons rouges [5]», ils poussent à la surconsommation, marquant fortement leur environnement de marque, clins d’œil et devant leurs programmes. Pour nous renvoyer dans le monde réel – ce monde dans lequel leur diffuseur joue un rôle technologique et écologique majeur. Dénoncer les abus en y étant habitué constitue cependant une négation de l’art fictif en science. C’est aussi une manière d’équilibrer le rapport de force entre réalité et fiction. Dans cette optique, la société «disloquée» décrite par Philip K. Dick n’est plus celle de la fiction, mais la nôtre. Couché sur papier puis diffusé à l’écran, le monde fictif devient mutuellement une couverture, une source de réconfort en période de pandémie, de fonte des glaces, de réchauffement climatique et de fragmentation de la parole sur les réseaux sociaux. Nous n’y entrons plus pour anticiper et supprimer les cataclysmes de demain, mais pour y échapper. C’est une autre façon de voir les choses.

[1] Suvin Darko, Métamorphoses de la science-fiction. Sur la poétique et l’histoire du genre littéraire, New Haven, Yale University Press, 1979.

[2] Machinal Hélène, Posthumains en série. Les détectives du futur, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, coll. « Série », 2020, p. 17.

[3] Dick Philip K., « Lettre du 14 mai 1981 » cité par Langlet Irene, Science Fiction. Lecture et poésie d’un genre littéraire, Paris, Armand Colin, 2006, p. 142.

[5] Patino Bruno, La civilisation du poisson rouge. Un petit traité sur le marché de l’attention, Paris, Grasset, 2019.