Spacetech : la France peut-elle avoir son SpaceX ?

© Getty – Sciepro – Représentation de la Station spatiale internationale.

INTERVIEW // Christelle Astorg-Lepine, directrice de Blast, un projet d’accélérateur Starburst qui réunit l’Onera, la SATT Paris-Saclay et l’École polytechnique, observe l’émergence d’acteurs nationaux de l’aéronautique, de l’espace et de la défense.

À l’automne 2020, plusieurs acteurs français de l’innovation des secteurs public et privé se sont réunis en consortium pour créer Blast, un programme accéléré de start-up dans les domaines de l’aéronautique, de l’aérospatiale et de la défense (ASD). Le programme est administré par Starburst, un accélérateur dédié aux start-up de ce secteur en phase série A (capable de lever plusieurs millions d’euros de fonds pour accélérer leur développement), l’Office National de la Recherche et de la Recherche Spatiales (Onera), École Polytechnique et SATT Paris -Saclay. Il est également soutenu par Bpifrance.

Ce programme a pour ambition de devenir une porte d’entrée pour les chercheurs et entrepreneurs qui souhaitent lancer des programmes français et européens dans le domaine de l’aérospatiale et de la défense, et les transcender sur le marché commercial. Cela peut inclure le développement de microsatellites, de minifusibles, de nanolancers, de projets d’aviation sans carbone, de moteurs électriques, d’hybrides ou d’hydrogène ou d’initiatives de mobilité aérienne urbaine, entre autres. Objectif: soutenir au moins 20 projets de recherche et de démarrage en deeptech (technologie de rupture) chaque année dans la phase de pré-amorçage. La première cohorte, dont les candidatures sont ouvertes depuis mars 2021, doit être annoncée avant le 15 juin, avec effet à partir de septembre.

Pour en savoir plus sur ce projet et le paysage actuel des technologies spatiales en France et en Europe, plus que jamais à l’intersection des secteurs public et privé – en particulier avec le mouvement NewSpace – Les Numériques peuvent s’entretenir avec Christelle Astorg-Lepine, pour la plupart récemment nommée directrice Programme Blast. Ingénieur formé au Collège d’Ingénierie Aéronautique et de Construction Automobile (Estaca), il a mené une carrière de 25 ans à plusieurs postes stratégiques au Centre National d’Etudes Aérospatiales (Cnes). Il a principalement travaillé pour Ariane 5 en tant que chef de projet et de services, avant de rejoindre Connect by Cnes, le programme d’accompagnement des start-up du Cnes. Après avoir connu les succès et les échecs du programme Ariane, il a nécessité une approche incontrôlée du programme spatial. Egalement marquée par certaines lenteurs qui ont pu caractériser l’industrie spatiale dans le passé, Christelle Astorg-Lepine insiste aujourd’hui sur le fait qu’elle se retrouve entièrement dans ses éléments entourée d’entrepreneurs et de projets axés sur les technologies de rupture.

DIGITAL – Quels sont les axes de développement des technologies spatiales françaises et européennes?

CHRISTELLE ASTORG-LEPINE – La guerre américano-russe pour mettre les humains sur la lune, avant les années 1970, nous a conduit à créer Cnes en France. Il y a une prise de conscience de l’accès souverain à l’espace, où chaque pays indépendant veut ne plus dépendre de la capacité spatiale des autres pays. L’Europe a profité du fait que l’Amérique a tout mis dans son vaisseau spatial. Avec l’échec du Challenger, l’accès à la Station spatiale internationale, par exemple, n’était possible qu’avec Soyouz. L’Europe, qui préfère garder l’accès à l’espace pour ses satellites institutionnels, dispose donc enfin des lanceurs dont elle a besoin pour faire des affaires, avec Ariane 4. Merci en grande partie. Arianespace est devenu le premier service de lanceurs commerciaux au monde, car ce lanceur est accessible et il n’y a pas de concurrence sur ce marché. Ensuite, il y a Ariane 5, avec la perspective de transporter beaucoup de gros satellites. Le problème était qu’il y avait une crise des télécommunications et, plus tard, la miniaturisation des satellites. Ainsi, Ariane 5 n’est plus adaptée au marché. La concurrence internationale croissante et les difficultés techniques rendent ce domaine très compétitif.

Si nous ne nous permettons pas de prendre des risques, nous limitons notre capacité à innover.

Comment l’avez-vous vécu au Cnes?

Nous avons souffert en Europe d’une volonté absolue d’éviter l’échec et de vouloir que tout réussisse du premier coup. Il était très difficile d’imaginer un objet global et ne savait pas jusqu’au dernier moment s’il fonctionnait parfaitement. Ce que fait Elon Musk, en testant sa fusée à chaque étape, valide le projet au fur et à mesure de son avancement et fait gagner beaucoup de temps au final. Nous devons lever les barrières: si nous ne nous permettons pas de prendre des risques, nous limitons notre capacité à innover.

Christelle Astorg-Lepine, directrice du programme Blast. © Photographe Dorine Mansuy

Christelle Astorg-Lepine, directrice du programme Blast. © Photographe Dorine Mansuy

Blast a été comparé à la volonté de créer un SpaceX à la française. Est-ce pertinent?

Vous devez y penser, mais ce n’est pas seulement SpaceX. Il faut savoir qu’en Californie, de nombreux hommes d’affaires sont français. Il y avait un mouvement pour chercher le Graal aux États-Unis, et c’était aussi le désir de Blast: garder ces gens en France et leur donner l’opportunité de réaliser le rêve américain en France.

C’est aussi un problème plus global que les start-up françaises, qui trouvent souvent le plus gros investissement aux États-Unis. Comment faire en sorte que cela n’arrive pas aux jeunes pousses accélérées par le programme Blast?

Blast est le début de l’histoire. Nous commençons même avant la start-up, car il y a des projets de recherche ou des start-ups qui recherchent un financement de démarrage. Mais l’idée est de pouvoir suivre ces start-up toute leur vie. Le but est de l’accompagner dans la durée afin que nous puissions faire partie de cette histoire et de ce mouvement dans les 10, 15, 20, voire 40 ans à venir.

La France est une terre d’ingénieurs, on sent qu’on a de la matière grise, mais ce qui manque, ce sont les vêtements.

L’industrie spatiale nécessite beaucoup de dépenses d’investissement en capital, le cycle de développement est assez long et complexe. Comment la France peut-elle concurrencer les États-Unis ou la Chine?

En France, nous avons des investisseurs privés qui ont le potentiel de gagner beaucoup d’argent. C’est bien sûr plus significatif aux Etats-Unis, mais depuis deux ou trois ans, grâce à SpaceX, on s’est rendu compte en France que l’espace peut donner du crédit et finalement bénéficier, plutôt qu’à un moment donné, à la sortie ou introduction en bourse, ndlr], les évaluations des sociétés spatiales peuvent rapporter beaucoup d’argent aux investisseurs. C’est ce que nous avons manqué. Jusqu’à récemment, il y avait des organisations qui n’avaient que des budgets publics, en France comme aux États-Unis. Tout ce qui s’y fait aujourd’hui est financé à 80%, voire 90% par la NASA. Nous restons donc à une échelle où le public est le principal bailleur de fonds. Mais l’ajout de ces 10% personnels ouvre de nouveaux horizons. Là où les États-Unis sont le seul sponsor de grands projets, nous donnons désormais à de jeunes projets indépendants l’opportunité de se concrétiser. En leur donnant la bonne connaissance du marché pour convaincre les investisseurs privés, nous pourrons présenter les choses de manière suffisamment consolidée. La France est une terre d’ingénieurs, on sent qu’on a de la matière grise, mais il manque les vêtements, pour donner confiance aux investisseurs.

Les véhicules autonomes ne verront le jour qu’avec des données spatiales.

Lorsque nous parlons de technologie spatiale aujourd’hui, de nombreux minisatellites sont envoyés dans l’espace pour répondre à nos besoins en télécommunications, mais quels autres types de technologie peuvent être utilisés pour accélérer les choses?

Les explosions ne concernent pas seulement l’espace, mais aussi l’aéronautique et la défense. L’idée est d’en obtenir un tiers dans chaque domaine. Concernant la spacetech, côté lanceur, ce sera un nanolancer à propulsion que l’on n’imaginait pas il y a 50 ans. Côté satellite, l’idée est d’optimiser la constellation. Un autre sujet un peu plus vertueux, qui s’inscrit dans la lignée des constellations, concerne les décombres. Il y a des choses vraiment intelligentes dans la technologie spatiale pour ramasser les débris, mais nous n’avons pas eu une idée géniale. Ce que nous recherchons, ce sont de nouvelles idées et de fournir tout le soutien nécessaire à ces idées. En spacetech, il s’agit aussi de l’aval et de l’utilisation des données spatiales pour qu’il soit le plus intelligent possible. Nous regardons les applications spatiales qui affectent le climat, l’aménagement du territoire, l’énergie, les océans… Avec les satellites, on nous a beaucoup critiqué pour regarder et ne pas agir. Maintenant, nous pouvons regarder et agir très rapidement parce que nous avons des informations. Pour l’agriculture, par exemple, il existe des applications comme Easyfarm qui permettent à l’agriculteur de connaître parfaitement la qualité de sa parcelle, combien il doit mettre en engrais. L’idée est d’agir au plus près des besoins d’espace. Il y a une application pour tout: pour moi, les véhicules autonomes ne verront la lumière du jour qu’avec des données spatiales, car nous saurons exactement où nous en sommes à une distance de deux ou trois centimètres, nous aurons une carte en temps réel.

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